Pourquoi Laprée ? Pourquoi ce simple nom d'un site et d'une habitation éveille-t-il un tas de souvenirs, de sentiments d'enfance retrouvée ? C'est bien certainement grâce à ce que ses habitants y ont laissé d'eux-mêmes.
Et au premier chef, mes grands parents (Albéric et Marie-Antoinette). Pour moi – et je vais tomber dans les souvenirs personnels, vous m’en excuserez – , ils ont eu un double rôle puisque pendant cinq ans ils ont remplacé mes parents éloignés par la guerre et la maladie. Cette grand-mère nous a sans doute donnés, à ma sœur Mimi de Segonzac et à moi un peu plus d’elle-même, un peu plus de son côté maternel qu’elle avait si développé et qui rayonnait pour tous ses enfants et petits-enfants.
Pour tous, plus particulièrement pour nous deux, elle a été la grande joie de notre enfance. En juillet, après une année scolaire assez sévère, austère et sans grands contacts, sortant de la vie studieuse de Bruxelles, le ciel s’ouvrait quand nous débarquions à Laprée, dans une complète détente, entourés de cette affection. La vie de nos grands-parents était faite de celles de leurs enfants et petits-enfants. Cette affection se manifestait différemment bien sûr : tendre et démonstrative chez elle, plus soucieuse de l’avenir d’adulte des uns et des autres, chez lui.
Sans doute est-ce le moment de parler de leur personnalité.
C’est d’elle dont je parlerai en premier puisqu’elle a remplacé notre mère malade qui devait mourir en 1918. Mariée très jeune, à dix-huit ans je crois, elle avait eu en dix ans huit enfants dont un mort en bas-âge. Sa santé se trouva déjà à vingt-huit ans, après la naissance d’André, très compromise par une fièvre puerpérale. Ces problèmes de santé l’ayant marqué très tôt, elle devait toute sa vie avoir la hantise de la maladie pour tous ses proches et cela explique son caractère très protecteur et le désir si vif d’avoir tout son monde autour d’elle. C’était une femme positive et de bon sens, très directe, méthodique dans sa partie, c’est-à-dire les enfants, la maison, la vie de société. Elle aimait recevoir et que cette maison soit un centre attractif, tout en faisant un tri assez sévère dans ses relations, soumises à une hiérarchie qui peut-être fait sourire mais qui maintint pendant bien des générations le respect des valeurs essentielles dans la famille. Energique, elle ne se laissait pas aller dans les épreuves mais la perte de deux enfants – Jacques tué en 1915 et Simone, ma mère, morte en 1918 – avait quand même cassé en elle une certaine joie de vivre qu’elle donnait pourtant autour d’elle tout en restant toujours un peu en retrait.
Mon grand-père est resté plus lointain, son caractère ne le portant pas spécialement vers la jeunesse dont il regardait les ébats de loin. Sa vie était celle d’un homme de devoir, gestionnaire d’une assez grosse situation : maire de sa commune, il avait une vie stricte et minutée, un peu monacale auprès de sa femme de santé fragile. C’était un homme pieux, profondément croyant. Tous les matins, été comme hiver, il assistait à la messe de sept heures trente à Quiestède et s’y rendait à bicyclette, jusqu’à sa mort à 85 ans. En hiver, à Paris, c’est dans sa paroisse de Saint-François-Xavier qu’il se rendait à pied. Encore jeune, sa surdité l’avait isolé et il avait certainement une vie intérieure plus développée que la moyenne des gens.
Ils formaient un ménage très uni et c’est ensemble qu’ils prenaient les décisions importantes. Cette bonne entente était certainement un des facteurs de l’ambiance heureuse qui régnait autour d’eux et des liens qui unirent toujours les frères et sœurs, en dépit des heurts de caractères inhérents à tout groupe humain.
Laprée, cela a donc été eux deux, à la base de ce château qu’ils ont façonné à leur convenance pour en faire le foyer d’une famille nombreuse. Huit enfants en dix ans ! Très vite, ils agrandirent ce château pour le rendre plus logeable : un étage supplémentaire, une aile pour les communs. L’étage causa des problèmes puisque les fondations fléchirent. Le tout d’un caractère peu homogène, les architectes de l’époque n’ayant pas le génie du XVIIIe siècle mais l’ensemble assez chaud et une bonne distribution intérieure en ont fait un ensemble accueillant.
Pour nous les petits-enfants, Laprée a été le vrai centre de famille où chaque été on passait les meilleurs moments. Sans doute plus encore pour ma sœur et pour moi qui retrouvions près de notre grand-mère le cadre et l’appui de notre première enfance ainsi que toute la bande de cousins, après l’austère année scolaire à Bruxelles où l’on ne côtoyait guère de jeunesse. L’arrivée aux grandes vacances, c’était donc la grande joie : ma grand-mère démonstrative nous écrasait de baisers, mon grand père plus distant nous englobait dans le tas des petits-enfants. La surdité de ce dernier avait une conséquence amusante : dans le groupe Lencquesaing le diapason des voix était particulièrement élevé, habitude prise pour se faire entendre du père et que l’on étendait à tous. Nous étions frappés en arrivant à Laprée de cette sonorité contrastant avec le silence respectueux du travail de mon père à Bruxelles.
Dans le cadre journalier de la vie à Laprée, il y avait les deux oncles célibataires Jean et André qui ne quittaient guère le giron familial, prenant ainsi une grande place. André surtout qui s’est beaucoup occupé de nous pendant ces séjours de vacances. Leur vie avait été un peu cassée par la guerre de 14 au moment où ils auraient dû s’orienter. Après, comme beaucoup d’hommes de cette génération, ils n’ont pas pris la décision de fonder un foyer, l’oncle Jean se contentant de son rythme annuel où la chasse prenait une place importante ; l’oncle André, très cultivé, passionné d’histoire, de généalogie et de beaux-arts, secondait aussi beaucoup sa mère dans la gestion d’une assez lourde maison dont il avait amélioré le décor.
Mais je reviens à la vie à Laprée, celle que j’ai connue pendant les vacances, car l’hiver mes grands-parents vivaient à Paris, 143 avenue de Suffren, et c’est au début de l’été qu’ils rejoignaient la campagne. Mon grand-père en mai pour la gestion communale et celle de la propriété, et ma grand-mère au début de juin. A cette époque, de 1922 à 1925, n’étant pas encore collégien, c’était une gouvernante qui nous enseignait. Nous arrivions à Paris au début de mai et participions à cette transhumance. Il faut dire qu’à cette époque l’année était coupée en périodes bien déterminées : on se déplaçait à dates fixes et dans un rituel très stable.
Paris-Laprée était à l’époque et en auto un voyage assez important. Le chauffeur Jules Pouille arrivait de Laprée quelques jours à l’avance. La voiture, une Peugeot d’un modèle antérieur à la guerre de 14 avait encore le poste de conduite à l’extérieur et ne dépassait guère le soixante à l’heure. Elle était d’un confort très relatif. Donc après quelques jours de préparatifs et d’emballages, le départ était fixé à huit heures du matin et comprenait comme passagers en plus du chauffeur ma grand-mère, l’oncle André, la vieille Anna Kunz, Mimi et moi avec notre gouvernante. Cette expédition nous passionnait ma sœur et moi. On partait vraiment à l’aventure : quatre heures pour gagner Amiens, étape du déjeuner à l’hôtel de l’Univers, deux heures d’arrêt. C’était un repos nécessaire, la suspension de la voiture étant plutôt raide. Vers deux heures on repartait et cela se terminait vers cinq heures à Laprée. Alors pour les gosses que nous étions c’était la grande joie attendue une année : retrouver la campagne, les jeux, le cadre plus vaste et la perspective de revoir bientôt les cousins et la jeunesse du coin dans l’ambiance détendue si bonne pour les jeunes.
Pourtant, dans la joie et la bonne humeur, la vie à Laprée n’en était pas moins réglée. Le rituel de l’année se retrouvait dans celui des journées qui étaient très organisées et que tout le monde respectait. A huit heures du matin, tous se retrouvaient à la salle à manger pour le petit-déjeuner, sauf ma grand-mère qui prenait le sien dans sa chambre. Mon grand-père nous rejoignait vers huit heures trente, rentrant de la messe. Pour la jeune classe, à part quelques devoirs de vacances, c’étaient très vite les jeux : tennis, cache-cache, pêche, canotage. Vers onze heures, l’oncle André entraînait tout le monde dans une promenade apéritive vers le bois ou les pâturages de Lescoire. L’oncle Jean se joignait souvent à nous et au milieu de nos jeux nous écoutions les anecdotes familiales qu’ils aimaient rappeler ou bien l’une ou l’autre histoire du voisinage. C’était caustique et nous faisait rire, mais jamais méchant. Au retour vers midi, il fallait être à peu près net pour le déjeuner que l’on attendait au fumoir. La cloche sonnait à midi vingt-cinq, appelant les retardataires et à trente pile le domestique annonçait « Madame est servie » et on se rendait en procession à table. La nourriture était abondante et toujours soignée car ma grand-mère était une bonne maîtresse de maison et si elle disposait d’un service assez nombreux, elle savait l’organiser. Une entrée, deux plats de viande, fromage, dessert, c’était l’ordinaire ! Les desserts naturellement faisaient notre joie et une certaine Adèle était particulièrement experte en la matière. Quant à la boisson, c’était de l’eau rougie pour les jeunes, un bordeaux léger pour quelques adultes. Après le café pris au fumoir les jours ordinaires, les jeux reprenaient jusqu’au goûter. Après quoi on refaisait une grande promenade avec les oncles, soit vers le bois de Longatte ou les dornes de Quiestède, tous ces lieux rappelant toujours aux oncles une anecdote. A sept heures, la cloche nous rappelait qu’il fallait rentrer se changer pour le dîner. On faisait une visite à la vieille Anna dont la chambre était aujourd’hui remplacée par une salle de bains. Il faut rappeler qui était Anna Kunz. Allemande, entrée au service de ma grand-mère avant son mariage, elle ne l’avait jamais quittée et progressivement s’était intégrée à la famille, dans un rôle intermédiaire de gouvernante-femme de chambre-couturière. Tous l’estimaient, sa place étant plus celle d’une vieille parente que d’une domestique et la visite qu’on lui faisait était pour la mettre au courant des événements, visites et petits faits de la journée. Elle est morte à 85 ans et sa tombe est au cimetière de Quiestède, très près de celles de la famille. La visite à Anna terminée et quelques instants passés au fumoir, le dîner était annoncé à sept heures trente pile. Il était aussi soigné que le déjeuner. Il était suivi quand le temps le permettait d’un tour de parc pour les messieurs. On se retrouvait ensuite tous au fumoir, les uns lisant, les autres participant à quelques jeux de société et cela sous la lumière de lampes à pétrole, l’électricité n’étant pas encore installée à cette époque. A dix heures, tout le monde se retirait après le bonsoir au palier du premier étage et chacun muni d’une lampe Pigeon gagnait sa chambre. Le faible éclairage ne permettant guère la lecture, c’était très vite le silence.
J'ai parlé d'Anna Kunz. J’aborderai donc le sujet du service à Laprée, qui est un peu l'histoire d'un autre temps, l'évolution sociale nous ayant amenés à assumer chacun les multiples tâches matérielles du train de vie journalier. A l'époque, le service de Laprée avec ses nombreux habitants comportait, surtout l'été, un personnel nombreux : un ménage et une femme pour l'entretien de la maison et le service des repas, une cuisinière aidée d'une femme, le chauffeur qui à l'occasion aidait aussi à la maison. Il y avait aussi 2 hommes pour l'entretien des abords et du parc, sous les ordres du jardinier en chef, responsable des légumes, fleurs et parterres entourant le château. Dans la partie gauche de celui-ci, logeait le personnel intérieur, le confort était relatif, bien meilleur toutefois que celui de l'étage des domestiques dans les immeubles parisiens. Il faut dire du reste que si le décor de vie dans les châteaux était assez beau et les meubles de qualité, le sanitaire était plutôt primitif, ce n'était du reste pas un souci majeur. Mais je reprends le rythme des étés à Laprée : si dans notre première enfance, l'arrivée début juin comprenait encore un mois d'étude sous la tutelle de mademoiselle Montagne, notre institutrice, dès juillet, c'étaient les grandes vacances et avec elles, l'arrivée des de Pas, venant en auto de Rametz, pour un séjour de deux mois. Ma grand-mère retrouvait tout son monde autour d'elle à cette époque, avec les Bernard à Longuenesse et les Robert à St-Omer. Deux groupes de cousins se formaient, les grands, nés entre 1912 et 1916, et les jeunes de l'après guerre, et tout ce monde se retrouvait au moins 2 fois par semaine, toujours dans un rituel à peu près constant. Il y avait le vendredi de ma grandmère, qui était son jour de réception et commençait en général par un grand déjeuner avec tous les oncles et tantes, plus une ou deux familles proches (d'Halloy, Zyloff, d'Hespel de Bondues, La Gorgue de Rosny) ou du voisinage (La Serre, Gournay, Pibrac ou du Hays, Hauteclocque de Royon, Diesbach…) et j'en oublie bien d'autres. Dans l'après-midi, le voisinage arrivait vers quatre ou cinq heures, et souvent une cinquantaine de personnes gravitaient autour de mes grands-parents. Leurs enfants les accompagnaient souvent et avec les cousins et on formait alors un groupe nombreux jouant aux barres, à cachecache ou au tennis suivant l'âge. Ces relations d'enfance, nouées à Laprée, grâce à ma grand-mère qui avait voulu créer pour ses enfants, un centre attractif, devaient se poursuivre, et quand notre génération atteignit l'âge des réunions plus mondaines, tout ce groupe d'amis d'enfance, forma un noyau très joyeux de danseurs dans les nombreuses réunions qui animèrent le Pas de Calais jusqu'à la guerre. Si j'ai parlé en premier chef du caractère de mes grands-parents, qui ont marqué de leur empreinte tout le noyau familial de leur descendance et l'ambiance de Laprée, ce noyau avait d’autres personnalités.
Très proche de nous, sans doute par l'amitié qui l'avait lié à ma mère, l'oncle André a marqué plus particulièrement mon souvenir. Il était cultivé et fin, avait beaucoup étudié l'histoire et on lui avait même proposé une situation à la Bibliothèque Nationale ; c'était un homme de goût et il avait beaucoup aidé sa mère dans la décoration de Laprée et de l'appartement de l'avenue de Suffren. C'est sans doute grâce à lui que nous avons pris ma soeur et moi le goût de visiter les musées et les monuments, car souvent il nous emmenait dans des visites de sites ou de collections, qu'il savait rendre attrayants par le côté anecdotique dont il entourait ces ballades. Il avait un côté moqueur, mais pas méchant, et si avec lui on riait pas mal des petits défauts et des manies des gens, les réputations n'étaient jamais endommagées en profondeur. Mais il n'aimait pas les snobs, les faux titres et les manières. Son frère Jean avec lequel il faisait souvent équipe, était moins proche des jeunes, bon coeur, un peu bourru, nous devions être pour lui une masse bruyante qui l'empêchait de lire son journal en paix ; mais pendant ces vacances, il accompagnait les deux ballades journalières, et souvent jouait au tennis avec nous. De plus, les échanges de souvenirs qui émaillaient ses conversations avec l'oncle André, et les moqueries ou imitations sur l'un ou l'autre des voisins ou parents de l'entourage, nous amusaient beaucoup. Un ménage était particulièrement près de nous, celui de mon oncle et ma tante de Pas, qui passaient aussi toutes les vacances à Laprée avec leurs enfants dont les aînées Alix et Brigitte étaient un peu des soeurs pour nous. Les cousins aînés comprenant Mimi, Jacqueline, Alix, Brigitte,Ghislaine et moi seul garçon, un peu perdu dans leurs jeux de filles. A l’inverse,les cadets étaient à majorité de garçons. Si j'ai parlé de mon oncle et de ma tante de Pas, c'est parce que, plus que d'autres, ils ont été mêlés à la vie journalière de ces vacances d'été, participant à nos jeux ; en dehors de ma grand-mère, eux et l'oncle André ont été sans doute ceux par qui nous nous sentions le mieux compris. La vie à Laprée pendant toutes ces vacances d'été de l'entre deux guerres, a sans doute été la fin d'une époque et d'un certain style de vie avec son bon et mauvais côté ; un noyau social un peu en marge de la marche du monde. Mon grand-père l'avait compris, il aurait souhaité voir tous ses fils entreprendre une carrière active, être plus intégrés dans l'économie et la vie du pays, ma grand-mère ne voyait que la sécurité du groupe familial rassemblé autour d'elle. Dommage ! Ils se sont mis en route une génération trop tard, et ceux qui ont pris en main à cette époque la gestion des affaires et de l'industrie, n'ont pas eu le sens social et le souci des autres, ce qui était une des traditions de notre milieu. La Belgique l'avait compris, sous l'impulsion de Léopold II et cela explique en partie le meilleur climat social de ce pays, qui, en plus n'avait pas subi 1789. Mais, là n'est pas le sujet de cet épistole. Des souvenirs de Laprée, il y en a tant, ceux de l'enfance, avec surtout les jeux, les chahuts, les petits groupes qui se font et se défont dans la journée. Puis l'adolescence ou les liens d'amitié et les affinités de caractère se marquent davantage, les personnalités se développent et parfois s'affrontent. Quatrième des aînés, et comme les garçons mûrissent en général moins vite, les problèmes des trois filles aînées me dépassaient un peu, c'est donc avec Brigitte de Pas, ma cadette (celle qui devait mourir peu après son mariage avec Humbert du Hays à la naissance de Sabine) que je me liais d'une solide amitié. A ce groupe s'agglomérait souvent le voisinage, amis et cousins plus ou moins proches. Irène et Pierre de Loisnes, Antoine et Joseph de Pontevès, Christian de la Mettrie, Fred et Myriam de Maussion très proches par les d'Hespel et qui passaient souvent des vacances à Hardelot ; et puis les Palmaert, Jeannette, Ludovic, Christian, les Prémont, les Sars, les Hauteclocque de Royon, les Segonzac avec lesquels ma soeur et moi devions nous allier quelques années plus tard.
Tout ce groupe se retrouvait souvent le vendredi, jour de notre grandmère, mais aussi, tout au long de l'été dans les classiques goûters où chaque famille recevait le ban et l'arrière ban de la société, mondanités, sans doute, mais aussi, bonne amitié de ce clan d'aristocrates liés par un idéal commun pour des valeurs certaines et, pour les adolescents que nous étions alors, beaucoup de joie. Les années passant, notre groupe de jeunes se mit petit à petit à la danse et naturellement, des liens plus sentimentaux commencèrent à se manifester, mais je dois dire, que dans l'ensemble, les années 1930semblent avoir gardé une plus grande mesure que celle de la petite révolution de 1968 n'en a laissé. Mais il n'y a pas lieu ici de faire un procès de génération. Les foyers issus de ces rencontres ont été assez solides, et ont élevé de nombreux enfants avec toujours un sens chrétien généreux dans la vie. Un des grands moments de ces étés à Laprée, c'était la chasse. A l'époque, l'ouverture se faisait toujours le premier dimanche de septembre, et là aussi le rituel était maintenu d'années en années : le premier jour, en petit comité sur le territoire de Quiestède, peu étendu et moyennement giboyeux. On ramenait quand même quelques perdreaux et lièvres, et des lapins vivants sur les dornes, crètes sablonneuses couvertes d'ajoncs. A 18 ans, on avait droit au fusil ; avant nous portions un carnier, tout en s'essayant de temps en temps avec le fusil d'un oncle, en général celui de l'oncle Alfred, toujours prêt à s'occuper des jeunes. Le grand jour était le mardi ; la chasse sur le territoire de Campagne. C'était beaucoup plus officiel. Déjeuner à onze heures avec les invités, la Serre, Palmaert, Hauteclocque, Domecy, Vilmarest. Pendant 4 heures, on manoeuvrait le gibier sur un territoire beaucoup plus vaste et mieux fourni et, on terminait chez le garde en buvant un coup pendant le partage du gibier ; les commentaires allaient bon train, le plaisir étant de faire raconter aux mauvais tireurs les coups dont ils se vantaient. Après, on rentrait au château se changer et retrouver les dames pour le goûter.
La chasse, c'était celle du faisan dans les marais de Lescoire. Car, pour moi, la chasse, c'était la fin du bon temps. En septembre, je réintégrais Bruxelles avec un optimisme moyen. Séparé de mes grands-parents jusqu'à Pâques, le contact était quand même maintenu par la correspondance hebdomadaire que ma grand-mère entretenait avec moi.
Ainsi, les séjours à Laprée se suivirent d'étés en étés, gardant pour nous le même attrait. Puis la disparition de ma grand-mère en 1933 fit un grand vide, sans toutefois enlever l'ambiance qu'elle avait su créer. Simplement l'animation prit un caractère plus intime, limitée au groupe des très proches parents. Mon grand-père devait nous quitter en 1936. L'oncle Robert et la tante Savina s'installèrent au château et le groupe des cousins grandissant et s'engageant dans la vie, se dispersa forcément. Mais l'oncle et la tante surent maintenir toute l'ambiance et le caractère qui avait été donné à Laprée par nos grands-parents. Et maintenant, Hervé et May-Eliane continuent la même tradition, tout en y mettant leur touche personnelle. Mais pour moi, Laprée reste bien le centre d'accueil familial que j'ai toujours connu. La vie et ses obligations m'empêchent d'y aller bien souvent mais j'ai toujours une grande joie à m'y retrouver. Hervé et May-Eliane ne m'en voudront pas si je leur dis que je me sens parfaitement chez moi.. chez eux ! Car tous les bons souvenirs accumulés dans cette demeure y sont restés très vivants.
Renaud de WITTE (1985).
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