8 Mars 2009
LA CRISE : AU-DELA DE LA FINANCE, CE SONT LE VALEURS QUI SONT EN JEU
LA CRISE : AU-DELA DE LA FINANCE, CE SONT LE VALEURS QUI SONT EN JEU
par Edouard-François de Lencquesaing
La crise actuelle est en effet « systémique », au sens le plus profond car elle touche le système de valeurs sur lequel le monde a vécu depuis les 40 dernières années et amplifié depuis 10 ans. Derrière la « mécanique » de construction de cette crise, de sa propagation à l’ensemble de la planète, de sa résolution par une mobilisation historique des Etats et des banque centrales, de l’invention d’un nouveau modèle par le G 20, avec la tentative de concevoir un nouveau Bretton Woods, mécanique amplement commentée par un grand nombre de sages qui « savaient », se cache une crise des Valeurs et de l’exercice de la Responsabilité. L’engrenage scientifique, source évident de progrès, a conduit la science économique et financière à travers une succession de micro dérapages à s’éloigner du bon sens, du réel… et des valeurs sous jacentes à l’essence de la société. D’ailleurs cette dérive est un risque bien connu qui frappe aussi d’autres sciences relatives en particulier à la bioéthique. Les premières leçons de cette crise doivent à être cherchées autour de la reformulation des valeurs essentielles de notre société, leur adaptation culturelle à l’hétérogénéité du monde « global » et de leur articulation pratique avec le processus de décision politique qui devra être courageux et responsable. Il est clair que les chrétiens du monde, devant l’enjeu historique du séisme que nous vivons ne peuvent que se mobiliser pour éclairer cette démarche et remettre au cœur du scientisme moderne une lueur de ces valeurs puisées au plus profond de l’enseignement évangélique.
1-Mais avant d’aller plus loin revisitons le piège des bonnes valeurs qui ont été à la source de l’extraordinaire croissance des dernières années et de la conception de tous ces outils qui ont permis d’échapper aux cycles économiques naturels.
-La mondialisation, avec la fin des régimes totalitaires, a permis à une grande partie des exclus de la croissance d’y participer et d’accéder ainsi à une amélioration de leur bien être. Le monde s’est ainsi enrichi de plusieurs centaines de millions de salariés et d’une nouvelle classe intermédiaire nombreuse tendant vers un standing de vie comparable à celui des occidentaux. C’est le cas des BRICS.
-Quand on regarde le cas des US, les bonnes intentions ont été aussi un déclencheur vertueux avant de s’inverser : il s’agissait pour le président Clinton de permettre l’accès à la propriété pour une classe qui en était exclus, en s’appuyant sur les nouvelles techniques de la finance…
Les bonnes intentions étaient donc bien au cœur des impulsions politiques qui ont demandé à la finance de se mobiliser et d’être créative. En effet pour enfin sortir du sous développement à l’échelle du monde, ou dans certain pays à l’échelle nationale, objectifs poursuivis depuis des décennies, il fallait décupler la création de richesse… et financer cette ambition louable et cette croissance. La finance était donc bien dans sa fonction existentielle.2-Des déséquilibres patents étaient déjà présents aussi depuis ces mêmes décennies : la dette des pays riches et en particulier celle des US…non régulée par un ordre mondial mais seulement par leur seule volonté et besoin. Statut atypique du dollar qui ne pouvait reposer que sur une responsabilité altruiste vis-à-vis de l’ordre mondial… une utopie dans le monde réel de la politique des Etats. Depuis plus de 20 ans l’Amérique poussait sa dette. Depuis les années 2000, elle luttait contre le retournement inéluctable du cycle économique de croissance. Le spectre d’une récession pointait et les contraintes court terme des échéances électorales imposaient avec le concours de la banque centrale de trouver des solutions conjoncturelles et repousser l’inéluctable. Tous les clignotants depuis 2005 étaient au rouge. Les dettes publiques et privées augmentaient, la liquidité s’envolait, les rendements financiers devenaient irréels par rapport à la croissance des valeurs de l’économie réelle….
Ainsi l’opportunisme du court terme a-t-il transformé ces bonnes intentions en cercle vicieux dont la racine a été l’irresponsabilité collective et individuelle. Le politique , les régulateurs, les institutions financières, les acheteurs de services financiers,tous, institutions et individus, conscients d’une spirale historique….tous ont lâché leur responsabilité au profit d’une autre force impersonnelle, supposée, dans un monde complexe trouver les meilleurs ajustements nécessaires : la compétition et les forces du marché. Nous avons donc constaté, éberlué, cette démission collective au profit d’une idéologie d’autant plus efficace qu’aucune régulation ne devait la perturber. Les forces du marché trouveraient inéluctablement une solution miraculeuse car la technologie financière associée à la dynamique créative de golden boys intéressés en temps réel aux fruits de cette fuite en avant présentaient la pointe de l’aboutissement d’un système financier parfait.
-Mais en Europe le même syndrome se faisait jour dans un autre espace, celui de la création d’un marché intérieur domestique donc harmonisé. Chacun sait que cet idéal imposait la mise en commun de plus d’outils budgétaires ou de régulation, c'est-à-dire d’un abandon d’une fraction de pouvoir national, tâche politiquement hasardeuse sinon impossible. Ainsi,la Commission Européenne et les pouvoirs politiques nationaux au lieu d’assumer leurs responsabilités propres ont été tenté aussi de démissionner de ces responsabilités au profit des forces de marché, qui , elles, sauraient trouver les chemins d’une Europe harmonisée et compétitive. On allait m^me jusqu’à suggérer qu’en matière de régulation la meilleure des solutions pour trouver les meilleures règles était de susciter la compétition entre les régulateurs, en laissant la part belle à l’auto régulation des marchés….
Ainsi, progressivement s’est mis en marche un éclatement de la chaîne de responsabilité du collectif à l’individuel dans laquelle le seul arbitre devenait l’enrichissement individuel et la création de valeur institutionnelle boostée par des normes comptables privilégiant l’investisseur court terme s’appuyant sur des évaluations d’actifs à la valeur de marché, parfois éloignée du modèle industriel de l’entreprise et de sa valeur économique.
Echec donc du système de responsabilité, échec du bon sens et perte de vue des valeurs qui sous tendent les projets d’une société « durable » faites d’équilibres responsables entre de nombreuses dimension : court terme / long terme, création de richesse, répartition des richesses nationale et/ ou internationale, durabilité de l’exploitation des ressources, travail / loisirs, solidarités ….
3- En période de crise la tentation est souvent celle bien connue dans l’histoire religieuse : l’inquisition et la chasse aux sorcières, avec les résultats que l’on connaît. Dans les circonstances actuelles cette transposition frappe l’industrie financière et l’innovation. Un amalgame rapide, dans une situation des plus complexes où la crise financière se croise avec la crise « environnementale », avec le transfert de liquidité de l’Ouest vers l’Est et l’arrivée de nouvelles économies ( les BRICS) conduirait vers de nouveaux risques : déséquilibre du processus de régulation, incapacité à remettre en marche un système financier, pierre angulaire indispensable pour irriguer l’économie réelle. Ainsi, à la fois pour sortir de la crise et pour reconstruire un système efficace et « socialement responsable », il est nécessaire courageusement de remette en place une chaîne de responsabilités fondée sur des valeurs « Evangélique » éprouvées par les réalités concrètes de la vie économique et des défis du développement. La Genèse a clairement fixé la mission de l’homme sur terre : participer à la création et prolonger l’œuvre de Dieu dans une spirale conduisant à l’Omega.
4- La chaîne de responsabilité doit donc se décliner à travers une articulation pragmatique mais rigoureuse, non pas d’une main invisible du marché, mais d’un cadre de principes de références explicites et compréhensibles par la communauté mondiale partageant un objectif commun d’économie durable et de développement.
Le fondement de cette articulation déclinable à tous les niveaux de responsabilité est que les marchés n’existent que pour satisfaire les besoins des utilisateurs ( les clients) et non seulement pour eux-mêmes. Ainsi contrairement à une doctrine passée, ils ne peuvent être conditionnés par l’opacité et la complexité, mais au contraire par la transparence et le principe d’utilité finale.
-Au niveau mondial cela passe donc par une reconnaissance d’une responsabilité mondiale des conditions du développement durable du système financier. Cela implique la délégation par les Etats à des organismes internationaux de pouvoirs pour coordonner des pratiques de régulation et de surveillance prudentielle à l’échelle mondiale. Cela doit couvrir la supervision des groupes financiers dont le risque peut être systémique, à travers des collèges de superviseurs au fonctionnement homogène, la régulation des centres off shore, la définition de principes communs en terme de politique de rémunération, mais aussi les processus d’évaluation de la constitutions de bulles et de pilotage préventif de l’entrée dans des périodes critiques ( alertes…). Il s’agit de l’organisation des pouvoirs du Forum de Stabilité Financière ( FSF) et de son articulation internationale avec le FMI, la BRI, la Banque Mondiale et IOSCO et régionale avec les structures similaires comme par exemple, au niveau Européen le Forum du Risque systémique proposé par J de Larosière.
-Au niveau des entreprises, si le profit est un bon outil de mesure, il ne peut être le but ultime d’un projet d’entreprise. La fonction financière doit donc être clarifiée afin que son lien sulfureux avec les choses de l’argent soit mieux compris en interne et en externe afin que la responsabilité de cette industrie et son rôle soient mieux définis : gestion des dépôts, distribution du crédit, optimisation de la gestion de l’épargne en particulier à long terme, financement des entreprises grandes et petites, restructurations, financement des infrastructures essentielles etc. L’industrie financière dans son ensemble et chaque entreprise en particulier, banques, compagnies d’assurance, entreprises de marché, sociétés de gestion doivent donc plus clairement fixer leur projet d’entreprise par rapport à cette charte de responsabilités structurelles et en rendre compte devant le personnel et les actionnaires.
La création de valeur est aussi à l’évidence une mesure essentielle du succès managérial, encore faut-il s’entendre sur les principes de la mesure de la valeur. Là un autre domaine de responsabilité est à observer, il s’agit des normes comptables, leur impact « sociétal » et leur relation avec le court ou le long terme. Ces normes ne sont pas neutres et impactent le comportement du management et des investisseurs. Il est donc nécessaire de les concevoir d’une manière telle qu’elles contribuent au cycle vertueux de la responsabilité : transparence, comparativité, cohérence avec le business modèle et sa dimension économique, horizon qui dépasse le court terme. La doctrine actuelle des valeurs de marché paraît réductrice ou simplificatrice et nécessite d’être revue à travers un concept plus large.
-Enfin, la responsabilité individuelle est clef. Les règles internes et externes pourront en effet être de meilleure qualité, ou même inspirées par les meilleurs principes, c’est au niveau de l’exécution que les choix éthiques continueront à se poser. Contourner la règle ? l’interpréter ? s’en tenir à son formalisme ? oublier son esprit ? Chaque individu de la chaîne hiérarchique est en permanence confronté à ces choix cornéliens…pour la gloire, le succès ou l’argent. La résilience du système in fine ne reposera pas sur le gendarme mais sur la capacité de discernement de l’individu confronté à des situations complexes et c’est ce qui en fait sa grandeur. Dans cette vision « bottom up » des conditions de responsabilité, l’homme est premier et ses la solidité de ses valeurs qui conduira l’ensemble à aller ou non dans la bonne direction.
C’est là bien évidemment que la doctrine chrétienne a un rôle fondamental à jouer….
Le moment est historique et grave. La tension de cette crise dont on ne voit pas la fin va inéluctablement susciter des égoïsmes collectifs ou individuels. Certains prédisent des risque majeurs pouvant tendre même vers des conflits. Déjà autour du G20 des manœuvres s’organisent pour éluder les questions de fond relatives aux leçons de la crise en prétextant la priorité - en effet inéluctable - de se concentrer sur les conditions de sorties de la crise. Avec le G20, le face à face du monde avec son devoir de responsabilité a sonné. Les contraintes techniques pourront être une diversion. Au-delà, seul un humanisme éclairé pourra être un accélérateur de bon sens, fondé sur des valeurs universelles inspirées depuis des siècles par le message de l’Evangile.
EF de Lencquesaing
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